M. Jean GONCALVES est un français d’origine portugaise résidant dans la ville de Sao Paulo au Brésil. Installé depuis 17 ans, il nous permet d’avoir une approche beaucoup plus réaliste de ce qu’il se passe réellement au Brésil. Les inégalités présentes et les favelas font partie de son quotidien. Voici son témoignage :

– Depuis quand vivez vous au Brésil ?

Nous habitons au Brésil depuis 17 ANS.

– Pourquoi vous y êtes vous installés ?

Pour des raisons professionnelles. Je travaillais chez Carrefour en France et j’ai eu l’opportunité de venir travailler au Brésil, avec un contrat de travail d’expatriation. C’était très intéressant en termes d’expérience professionnelle et personnelle, et bien sûr financièrement.

– Quelle est votre activité professionnelle ?

Je suis cadre supérieur dirigeant des secteurs d’activité non alimentaires au sein de la distribution. Mon activité est essentiellement commerciale, mais englobe aussi des responsabilités fiscales, comptables, logistiques et opérationnelles.

– Dans quelle ville vous situez-vous ?

Nous vivons à São Paulo, capitale de l’Etat de São Paulo. C’est le principal Etat en termes de population, d’échanges commerciaux, de PIB et d’opportunités professionnelles. La ville de São Paulo est une mégapole de 20 millions d’habitants et principale ville non seulement du Brésil mais aussi du continent Américain.

– Dans quel genre de quartier ?

Nous vivons dans un quartier résidentiel, très arborisé et très protégé. Nous vivons dans un ensemble de maisons, un condominium, avec gardien, guérite et fil électrifié tout autour, dans un quartier nommé BROOKLIN PAULISTA. En résumé, nous vivons dans une belle prison….Pour être sincère, nos conditions de vie sont totalement différentes et supérieures à celles de l’écrasante majorité des 203 millions de brésiliens.

– Êtes-vous quotidiennement en contact avec les différentes parties de la société brésilienne ?

Oui, bien sur, dans le cadre de mon travail. Et j’aime ce contact car les brésiliens sont très sympathiques, très accueillants au premier abord, et vivent leur difficile quotidien de manière fataliste, en croyant fermement que Dieu pourvoira toujours aux besoins primaires de ses ouailles et que demain sera surement meilleur qu’aujourd’hui. Ils sont tellement habitués aux crises économiques et sociales que leur comportement est de ne pas s’en affecter outre mesure et de toujours garder un esprit combatif pour améliorer leur sort au quotidien.

– Connaissez-vous l’existence des favelas ? Et que pouvez vous nous dire de leur existence ? 

Oui bien sûr je connais les favelas. Elles font partie intégrante de notre vie quotidienne. Il est impossible de ne pas en avoir, de ne pas passer à côté, voire de passer dedans. 

Le Brésil est un pays très cher en fait et la plupart des gens n’ont pas les moyens de payer un loyer, de payer leur facture d’eau potable et d’électricité, et s’installent donc dans des zones où il y a un espace disponible en l’envahissant et en prenant possession illégalement. Ensuite, ils se branchent informellement sur tous les services : eau, électricité, TV

En général les gens qui habitent la sont des gens pauvres, travailleurs et socialement respectueux et du vivre ensemble et des lois. Mais les différences de salaire provoquent ces développements immobiliers insalubres et totalement illégaux. Les pouvoirs publics ne font rien pour changer cette situation car ils n’ont pas mieux à proposer et ce ne sont pas les rares constructions de logements sociaux ou les aides sociales type « bolsa familia » (sorte d’Allocations Familiales) qui permettront à tous ces gens d’accéder, en tout cas à moyen terme, à des conditions de vie similaires aux classes moyennes brésiliennes. C’est un projet de longue haleine et je pense très sincèrement qu’aucun gouvernement ne l’a sérieusement entrepris tant énorme est la corruption dans le Pays et les énormes ressources financières pourtant disponibles dans le pays, c’est la 9eme économie mondiale, vont plus rapidement sur les comptes personnels des dirigeants du Pays et autres collectivités locales, que sur les projets sociaux dont le pays a besoin tels l’ Education, la Santé, les transports Publics, la réductions des coûts des services basiques (eau, électricité, hôpitaux, traitement des déchets)

– Pouvez vous nous décrire ces favelas ?

Ce sont des petites maisons faites de bric et de broc, de cartonnages cloués sur des montants de bois, parfois en dur avec des briques, et en tout cas entassées les unes sur les autres par manque d’espace mais aussi par souci d’équilibre.

Certaines sont construites sur les bords des courants d’eau pour que les gens y jettent leurs détritus organiques voire solides.

Elles sont d’un aspect repoussant et inspirent la peur. Personne n’a envie de s’y perdre. Certaines sont très organisées comme la Rocinha à Rio de Janeiro, ou Paraisopolis à São Paulo, mais en général ce sont des endroits abandonnés par les pouvoirs publics et les gens se débrouillent entre eux pour s’en sortir. Les deux que j’ai citées existent depuis très longtemps et petit à petit les habitants ont remplacé leurs maisons en cartons par du dur (ciment, briques, vitres, fenêtres, portes, etc) et ont créé des organisations de substitution aux pouvoirs publics. Elles sont toutes très dangereuses car il faut imaginer les gens, particulièrement les jeunes qui y habitent, sans espoir de vivre mieux, et juste devant leur porte, des richesses qui leur semblent inaccessibles et les font rêver…en provocant donc des comportement de violence extrême, de commerce de drogues, et ou le prix d’une vie humaine ne vaut pas grand-chose….

– Pensez-vous que depuis que vous habitez le pays, les inégalités se soient réduites ou aggravées ?

En fait, les chiffres montrent que les inégalités se sont réduites assez sensiblement. Mais sincèrement, cela ne se voit pas vraiment. Et la grave crise économique et sociale que vit le Brésil depuis 2015 fera sans doute accroître négativement ce décalage. Le chômage est à son plus haut niveau, la consommation interne est très largement décroissante et les mesures politiques mises en place pour l’instant, que j’évalue pour certaines plutôt bonnes,  n’ont pas encore eu d’effet et mon opinion est que 2017 sera une année TRES difficile.

– Selon vous, décalage entre la réalité des faits économiques et sociales et le ressenti dans les couches pauvres de la population ?

Comme je l’ai dit précédemment, je pense que comme c’est malheureusement le cas souvent, la remontée économique bénéficiera d’abord les classes moyennes et riches, et les pauvres devrons patienter un peu. En effet, malgré un salaire minimum obligatoire, environ 300 Euros, beaucoup d’embauches se feront avec des salaires inférieurs à ceux que les gens avaient avant la crise et les travailleurs l’accepteront pour s’en sortir.

Ceci dit, ne nous trompons pas, il vaut mieux cela que rien car les pouvoirs publics sont incapables d’aider la population et il faut absolument démarrer la reprise. 

Si la classe moyenne reprend du pouvoir d’achat, le Brésil s’en portera aussitôt mieux car cette classe pourra recommencer à s’équiper en meubles, en voitures, en ordinateurs, en TVs, en machines à laver, etc…, et l’industrie pourra donc à nouveau embaucher et le Pays démarrera son cycle vertueux de reprise économique.

– Vous même, ressentez-vous cette inégalité sociale au quotidien ?

Oui, bien sûr. Je vois clairement dans la rue tout ce que j’ai décrit plus haut et ai moi-même déjà subi des attaques y compris à main armée.

– Ce climat vous semble t’il responsable d’une certaine insécurité dans les grandes villes Brésiliennes ?

OUI. Pas d’une certaine insécurité non, mais tout simplement de l’INSECURITE du Pays.

– Le choix de Rio comme ville haute des JO 2016, était il, d’après vous, une chance pour le pays ?

OUI, bien sûr, mais la aussi les Dirigeants ont réussi par le biais de leurs malversations et corruption galopante à pratiquement stopper cet élan positif qui a eu lieu pendant les JO. Il y a une piste cyclable à Rio de Janeiro qui s’st écroulé faisant un mort, le stade Maracanã va devoir subir des travaux, à SP, on vient de se rendre compte que le grand stade d’Itaquera a des problèmes d’infrastructure, etc…Je crois qu’aujourd’hui tout est encore possible mais cela passera par la mise à l’écart, voire l’emprisonnement de tous les responsables corrompus dans le Pays pour redonner confiance au peuple. Et la tâche est ardue et GRANDE.

– Pourquoi les populations pauvres ont elles perçu ces investissements considérables dans l’événement comme une agression ? 

Tout simplement parce qu’on a dépensé beaucoup d’argent au détriment des vrais besoins du peuple en services basique.

Le système éducatif et hospitalier est en lambeaux, les gens doivent attendre des mois voire des années pour réaliser une opération de survie, n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants étudier dans les très chères bonnes écoles et les universités publiques dispensent un enseignement indigne et incompétent et en tout cas non adapté au monde moderne. 

Les gens simplement ne comprennent pas que l’argent de leurs impôts aille dans ces installations dont ils ne pourront pas servir ensuite, au lieu d’aller dans l’amélioration des équipements et des services nécessaires à la vie basique des citoyens. Nous ne parlons même pas de les faire avoir accès à des choses d’un niveau des pays développés, mais au basique. Avoir un médecin disponible est encore un rêve dans la plupart des villes et des quartiers de banlieue….

Il y a un besoin ENORME des services basiques et les gens en ont ras le bol de voir de belles choses d’une qualité douteuse dû à la corruption dont ils ne pourront pas se servir, et en même temps un incroyable besoin du strict nécessaire pour vivre de manière digne.

Il y a un décalage énorme entre le besoin réel de la population et ce qui est fait par les pouvoirs publics.

(Propos recueillis par mail entre le 15 Octobre et le 12 Novembre 2016)

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― Interview d’un français vivant au Brésil